Le texte du lecteur - colloque international
   
  Colloque "Le texte du lecteur"
  Problématique
 
Problématique
 

    Les théories contemporaines de la lecture littéraire accordent une place déterminante à l’activité des lecteurs dans l’actualisation et la reconfiguration (Paul Ricœur) des œuvres. « Le texte se constitu[e] pour une part non négligeable des réactions individuelles de tous ceux qui le rencontrent et l’animent de leur présence » (BAYARD Pierre, Qui a tué Roger Ackroyd ? Paris, Minuit, 1998, p.130). Ainsi, un texte littéraire n’adviendrait véritablement que lorsque chaque lecteur lui aurait donné sa forme ultime : en remplissant les tâches programmatiques engrenées pour lui par ce dernier, mais aussi en imaginant, consciemment ou inconsciemment, une multitude de données fictionnelles nouvelles, en le dotant d’un arrière-fonds référentiel ou d’un horizon éthique largement imprédictibles qui, loin de le dénaturer, sont ce qui fera sens pour un lecteur ou une communauté interprétative. Le texte lu ressortit à la trame mentale qui l’anime : seul, écrit Jean Bellemin-Noël, le « trajet de lecture qui est tissé de la combinaison fluctuante de la chaîne de ma vie avec la trame des énoncés une fois pour toutes combinés par l’auteur mériterait d’être appelé texte » (BELLEMIN-NOËL Jean, Plaisirs de vampire, Paris, PUF, 2001, p. 21).

C’est ce « texte du lecteur », pour reprendre une formule souvent utilisée afin de désigner métaphoriquement cet apport du sujet lisant à la réalisation de l’œuvre lue, que nous entendons interroger, du triple point de vue de sa genèse, de sa forme et de sa portée
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Dans sa genèse et son élaboration : à quelles sources psychiques, culturelles, sociales l’activité fictionalisante du lecteur sollicitée par les œuvres s’alimente-t-elle ? Quels sont les territoires mentaux du sujet lecteur – mémoire intime, affects, expériences diverses, conditionnements sociaux, savoirs sur le monde, la littérature… – qui contribuent aux reconfigurations de l’œuvre ? Le texte du lecteur s’élabore-t-il comme une interprétation singulière du texte-partition de l’œuvre ? Est-il au contraire une création significativement nouvelle, qui réduirait le texte de l’œuvre au statut de simple trame fictionnelle, support de projections fantasmatiques et idéelles ?

 

Dans sa forme : quelle est la texture de ce qui se « textualise » dans l’entre-deux mobile et incertain qui tout à la fois sépare et relie lecteur et œuvre ? De quels matériaux et matières se nourrissent ses différents aspects : formations verbales, rythmes, musiques et sons, couleurs, formes et images, lambeaux fantasmatiques et oniriques ? Le terme même de texte ne serait-il pas impropre, dans la mesure où, ainsi que le note Julien Gracq, « il n’y a pas de discours organisé de la communication intime avec un livre » ? (GRACQ Julien, En lisant en écrivant, Paris, José Corti, 1980, p.172) Quelle relation cette notion entretient-elle avec celles, partiellement concomitantes, de trajet, de dispositif, voire d’activité lectorale ?

 

Dans sa portée : L'écriture littéraire elle-même n'est-elle pas alimentée, au moins pour une part, par la mémoire active de multiples fictionalisations de lecteur ? Le texte singulier de chaque lecteur a-t-il de la valeur pour d’autres que lui-même ? Dans quelle mesure est-il apte à se détacher du terreau expérientiel qui l’a vu naître ? Peut-il être partagé, comment, sous quelles formes ? Existe-t-il des textes communs à une ou des communautés de lecteurs ? Quelles relations entretient-il avec les productions verbales commentant les œuvres ? Saurait-il constituer une source pour la connaissance du texte de l’œuvre, voire un point de départ nécessaire pour l’analyse littéraire ? Ou n’y aurait-il pas quelque risque à en user ?

 

Enfin, dans la perspective de l’enseignement, on pourra s’interroger sur les compétences favorisant l’émergence et l’élaboration de textes de lecteurs, ainsi que sur les pratiques qui contribueraient à les faire reconnaître, les enrichir et les faire partager. L'enseignement de la littérature et de la lecture littéraire peut-il ignorer les textes singuliers des lecteurs – ceux des élèves et étudiants bien sûr, mais aussi des enseignants, des critiques, des auteurs... – pour en rester à la seule analyse objectivante des œuvres ?

 
 
   
 
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