Le texte du lecteur - colloque international
   
  Colloque "Le texte du lecteur"
  DINH VAN
 

 

Textes du lecteur et diversité culturelle

La problématique envisage la diversité de la réception des œuvres littéraires comme un espace de dialogue et d’échange entre des aires culturelles variées (Europe, Méditerranée, Afrique, Amérique du nord, Asie, Pacifique/Océan Indien). Je proposerai dès lors d’étudier l’activité des lecteurs en fonction des cultures auxquelles ils appartiennent, car c’est bien de la dimension transculturelle de la réception que dépend l’actualisation des œuvres. Pour cela, ne faudra-t-il pas que je m’attache à analyser l’identité des lecteurs ainsi que leurs productions comme les manifestations des contextes dans lesquels ils évoluent (psychologiques, sociaux, historiques, culturels) ? Ne pourrai-je pas élargir l’acte de reconfiguration des œuvres en fonction de cette dynamique d’interaction et de transformation qui anime les échanges entre les cultures ? Mikhaïl Bakhtine a posé la dimension dialogique de l’expérience de lecture dans la compréhension des œuvres : « [Le lecteur] est entortillé, pénétré par les idées générales, les vues, les appréciations, les définitions d’autrui. Orienté sur son objet, il pénètre dans ce milieu de mots étrangers agité de dialogues et tendu de mots, de jugements, d’accents étrangers, se faufile dans leurs interactions compliquées, fusionne avec les uns, se détache des autres, se croise avec les troisièmes. », (« Discours poétique, discours romanesque », in Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978, p. 100.) Etudier la réception des œuvres en fonction de l’appartenance de chaque lecteur à une « communauté interprétative » (pour reprendre la formule de Stanley Fish), c’est prendre en compte la question du plurilinguisme social auquel se rattache tout acte de lecture, mais c’est aussi poser le problème du conditionnement du lecteur par son milieu et le situer dans un cadre déterministe au sein duquel il se « laisserait » orienter. Dès lors, je pourrai m’interroger sur la part qu’il faut faire entre la liberté et la contrainte intériorisée dans le sujet-lecteur. Comment tirer parti des indices que laissent les modèles, les normes et leurs transgressions dans les productions lectorales pour réorienter le questionnement sur les œuvres ? C’est en tout cas au service de l’enrichissement des œuvres que je soumettrai mon étude sur la variabilité des réceptions.  N’y aurait-il pas un sens nouveau des œuvres à négocier, à réagencer à partir du dialogue et de l’effort d’articulation des réceptions entre elles ?

 

 

Il faudra, à partir de là, que j’interroge la diversité de la réception des œuvres littéraires au regard d’une triple ambition.

 

Théoriser les modalités d’actualisation des œuvres dans des aires culturelles variées : Qu’est-ce qui motive et détermine le choix des textes par les communautés de lecteurs ? Existe-t-il des genres de prédilection suivant l’appartenance culturelle et la formation des lecteurs ? En fonction de quels facteurs le processus d’actualisation des œuvres se trouve-t-il modifié ? Si l’on envisage l’acte même de lecture, selon quels processus les œuvres sont-elles reçues et interprétées ? Quelles procédures de construction du sens témoignent à la fois de la singularité et de la communauté d’une lecture ? Peut-on établir des schémas privilégiés de lecture des œuvres suivant les aires culturelles ? De quelle manière sont retranscrites ces lectures ? Quels matériaux et quels supports sont privilégiés dans la volonté d’actualiser une œuvre ? Quelles relations peuvent être établies entre des productions verbales et écrites ? Ces différents modes de commentaire des œuvres sont-ils l’indice de démarches et d’appréhensions forcément  différentes ?

 

Analyser les productions lectorales comme des espaces de dialogue et de « transaction » entre des cultures différentes : Comment les œuvres littéraires sont-elles transformées et réappropriées par les lecteurs ? Quelle est la part des contextes dans la reconfiguration des œuvres ? Comment les repérer ? Existe-t-il des textes communs de lecteurs en fonction de « communautés interprétatives » constituées et reconnues ? Le texte de chaque lecteur pris à part s’apparente-t-il à une production singulière de l’œuvre-partition ? Dans quelle mesure devient-il le marqueur d’une appartenance à une communauté interprétative ? Le texte singulier de chaque lecteur peut-il exister indépendamment de la communauté à laquelle il appartient et continuer de s’affirmer tout en s’écartant de la contrainte d’interprétation qui lui a été fixée ? Le crédit accordé à la voix du lecteur qui commente le texte est-il seulement déterminé par la formation de celui-ci, sa situation ? Existe-t-il une hiérarchisation des lectures ? Dans quelle mesure peut-on disqualifier une lecture jugée inacceptable ? Cette perspective culturelle me semble bel et bien placer les lecteurs en posture d’écrivains de leur propre lecture : le corpus s’appuiera à cet égard sur les productions de lecteurs tant experts que novices et anonymes. C’est la diversité des supports mis à l’étude (autobiographies de lecteurs, journaux de lecture, textes de littérature « secondaire », témoignages oraux…) qui permettra de rendre compte de l’activité transparente ou cachée de subjectivités aussi bien individuelles que collectives.

 

Proposer des formes innovantes de diffusion et d’enseignement de la littérature prenant en compte les reconfigurations culturelles des œuvres : Comment peut-on tirer profit de l’échange interculturel à l’occasion de la réception des textes ? L’enseignement de la littérature et de la lecture peut-il se passer de la diversité des réceptions des textes des lecteurs pour innover dans l’approche et la compréhension des œuvres ? Quels dispositifs et projets didactiques mettre en place pour assurer la formation des lecteurs et construire une nouvelle stratégie d’enseignement au carrefour des influences culturelles ? Quel équilibre trouver entre la singularisation de chaque lecture qui actualise les œuvres et une lecture pertinente, reconnaissable par tous ? Dans quelle mesure les potentialités de la lecture participent-elles à l’élaboration de nouveaux modes d’accès aux œuvres ?

Quels modes de diffusion privilégier pour faciliter cette interaction entre les textes des lecteurs ? Dans quelle mesure les nouvelles technologies permettent-elles de faciliter cet échange, ce « dialogisme » des textes des lecteurs ? L’existence des blogs qui autorisent les échanges en temps réel (celui de Pierre Assouline par exemple) peut-il constituer une piste pour valoriser l’échange de commentaires entre des lecteurs experts et novices, venus de tous horizons ? En quoi les témoignages des lecteurs anonymes contribuent-ils aussi à réorienter la compréhension des œuvres ?

A partir de ces observations, il me faudrait sans doute, dans une perspective d’enseignement proposer de nouveaux « plans de référence » qui enrichiraient la redécouverte et la relecture des œuvres. Cette perspective a déjà été suggérée par les écrits d’Yves Citton : « Le geste interprétatif le plus fécond ne consiste pas à prouver la vérité ou la fausseté de telle ou telle interprétation, mais à instaurer un nouveau plan de référence qui permette de relire un auteur en y découvrant des pertinences inédites. » (in Lire, interpréter, actualiser, Pourquoi les études littéraires ? Editions Amsterdam, 2007, p. 71). Lire la littérature française dans des aires culturelles nouvelles fait nécessairement surgir des sens nouveaux qui transforment notre perception des œuvres et du monde à travers elles par la dynamique de l’échange.

 
   
 
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